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13 19.01.2020 17:45:41 17:45

« Les filtres photo ont engendré une forme de dysmorphie sociétale »

Pour le psychiatre Michael Stora, auteur d’Hyperconnexion (Larousse, 2018) et fondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, l’utilisation des filtres sur les photos peut mener à un « moi » hypertrophié, en donnant à l’image un statut existentiel. L’usage des filtres numériques sur les selfies est tellement répandu que certains utilisateurs y perdent toute notion de réalité et vivent dans une forme de réalité « avatardisée ».

Comment interprétez-vous ce phénomène ? De nos jours, l’image est un bien de consommation comme un autre et, à l’ère des jeux vidéo, nous sommes devenus des avatars de nous-mêmes. Avec cette question : le moi virtuel peut-il l’emporter sur le moi réel ? Il y a clairement une hypertension entre les deux.

Le selfie se rapproche du regard maternel, ce premier miroir, celui dans lequel on aperçoit le moi idéal. Dans la petite enfance, il s’opère un phénomène de fusion entre le regard maternel et le nourrisson, qui existe à travers celui-ci. Le regard a donc quasiment un impact existentiel. « Ce qui me semble inquiétant ici, c’est que l’image du corps n’a plus un statut de reflet, mais un statut existentiel : en gros, s’il n’est pas photographié, il n’existe pas.

» Avec les filtres, il y a une forme de toute-puissance infantile, car on retrouve, d’une certaine manière, le regard idéalisé de la mère à travers celui de ses followers. Jusqu’à parfois se rapprocher d’une pathologie que l’on appelle le « faux self », théorisée par le pédiatre britannique Donald Winnicott.

Ou quand l’image que le parent a de l’enfant ne correspond pas à ce qu’est l’enfant. Ici le mot « parent » peut être remplacé par le mot « Instagram », les réseaux sociaux agissant comme une mère tyrannique. Et il n’y a pas plus tyrannique que l’image idéale : si on ne la suit pas, on perd de l’amour.

Ce qui me semble inquiétant ici, c’est que l’image du corps n’a plus un statut de reflet, mais un statut existentiel : en gros, s’il n’est pas photographié, il n’existe pas. Le surinvestissement émotionnel de notre avatar peut appauvrir notre moi. Et si ces filtres avaient engendré une forme de dysmorphie sociétale ? L’usage des filtres a quelque chose de « magique ».

Peut-on faire un parallèle sémantique avec les « philtres d’amour » du Moyen Age ? Peut-être oui, mais il s’agit ici d’un amour de soi, et non d’un amour de l’autre. A qui s’adresse-t-on quand on pose pour un selfie ? Surtout à soi-même. Nous sommes là dans l’univers de la pensée magique de l’enfant.

Et en cela les réseaux sociaux nous font régresser. Ce qui semble magique, c’est que l’on obtient un bonheur éphémère. Des chercheurs ont démontré que les « like » équivalaient à une mini-décharge de dopamine… Nous voilà piégés. Les réseaux sociaux sont une éternelle nouveauté dans laquelle on doit se mettre en scène.

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